Omokage
Omokage

 Une nouvelle fois la langue japonaise m'a ému. Cette fois encore par la polysémie d'un mot et la puissance des sentiments qu'elle permet d'ouvrir. Cette fois encore par l'émerveillement de trouver enfin un mot, dans une langue si lointaine, qui corresponde, toujours sans circonscrire, à ce que je recherche, à ce que je vis, notamment par la photographie.
A l'inverse d'autres mots qui recouvrent la notion d'images réelles en tant que forme, d'origine chinoise, omokage est un terme purement japonais. Il est constitué de deux caractères, omo, visage, surface, aspect des choses, et kage, ce qui diffuse d'un corps, le rayonnement d'un corps lumineux, l'ombre projetée par un corps, le reflet. Il ne concerne ni l'image en tant que représentation matérielle d'un objet, ni l'image en tant que métaphore, mais une image conçue dans le souvenir ou le rêve. Il n'a pas de traduction univoque, comme ce qu'il recouvre il y a toujours quelque chose qui se dérobe à la claire perception. C'est aussi bien la face, la trace, le vestige, ou le rappel de poèmes antérieurs. Dans les concours anciens de poésie japonaise, la qualité d'une pièce pouvait être jugée selon la présence ou non de cette image, non explicitée qui en émerge.
J'ai tenté dans ces photographies,effectuées entre Tôkyô, Kyôto et le Kôya-san, de faire vivre la richesse tout en retenue de ce mot. Dépouiller la réalité d'un trop plein d'évidence. Faire apparaître la brume et la profondeur floue. Pour reprendre la formule de Chômei (XIIIème siècle), « ni le sens ni l'expression ne sont nets ».
La progression des images est organisée autour d'un texte qui est une tentative de michiyuki, forme littéraire apparue dès la période de Kamakura. Ces textes étaient une méditation sur la destinée humaine où sont annulées les lois de l'espace et du temps. Le michiyuki est un parcours d'itinéraire, que l'on retrouve notamment dans des pièces de nô, avec une correspondance étroite entre paysage intérieur et monde que le voyageur traverse. Dans ses caractéristiques, on retrouve toujours une prose rythmée, un sentiment du voyage (ryoshû) comme expérience poignante de la fluctuation des choses, l'insertion de poèmes anciens, et la plupart du temps de nombreux toponymes, difficiles à utiliser pour un non japonais et dans un texte étranger à cette langue.

J'adopterais pour ces photographies, comme j'aimerais que celui qui les regardera les adopte, ces mots de Sôseki dans Oreiller d'herbes :

« La poésie à laquelle j'aspire n'est pas celle qui exhorte les passions terrestres. Mais plutôt celle qui m'affranchit de préoccupations triviales et me donne l'illusion de quitter – ne fût-ce que pour un instant – ce monde de poussière ».






Références :

pour omokage :
Pigeot Jacqueline. La caille et le pluvier : l’imagination dans la poétique japonaise à l'époque du Shinkokin-shu. In : Extrème-Orient, Extrème-Occident, 1985, n°7. Le « réel », l' « imaginaire ». pp. 93-122.

pour le michiyuki :
Pigeot Jacqueline. Michiyuki-bun, poétique de l'itinéraire dans la littérature du Japon ancien. Collége de France. Institut des hautes études japonaises, 2009.

Sôseki. Oreiller d'herbes. Bibliothèque étrangère Rivages. 1989. p.13.